8.9.10

De l'eau sous les ponts

L'homme se penche en me montrant une cigarette qu'il vient d'allumer. Je hoche la tête en lui faisant signe de monter. J'ai fumé assez longtemps pour savoir ce que c'est et malgré les années d'abstinence j'en apprécie encore parfois les effluves.

Après quelques banalités d'usages, il m'annonce que c'est sa dernière nuit à Montréal. Après 7 années ici, il retourne dans sa contrée natale, à Toulouse dans le sud de la France. Je sais qu'il vient d'arroser ça avec plusieurs amis qui vont le regretter, je sens qu'il est déjà un peu parti et que les émotions se bousculent dans sa tête tout comme le taxi dans les rues de cette ville.

Pendant que je l'accompagne dans sa dernière virée, je le laisse silencieusement errer dans ses pensées alors que les miennes remontent le temps. C'était en quelle année déjà? J'avais pris une sabbatique de l'Université pour aller me balader dans les Europe. C'était en automne, je marchais de long en large dans les rues de Toulouse. J'attendais mon ami Luc qui venait me rejoindre pour continuer le périple. Toulouse, la ville Rose, à cause de la couleur des briques. Le ciment de ma mémoire est pour le moins friable.

Dans le vague de ses volutes veloutées, mon passager pourrait sans doute me dire le nom du pont sur lequel je m'étais arrêté.
Quelles pensées nous passent par la tête, debout au milieu d'un pont? Pas tout à fait d'un côté, pas tout à fait à bord, on regarde l'eau du fleuve couler, on laisse aller nos pensées pas nécessairement dans le même sens.

Mon client ouvre sa fenêtre pour jeter sa cigarette, il me parle de son fils qui est né ici, qu'il va continuer de voir grandir là-bas. Je lui parle de l'hiver, du vrai, avec ses rafales glacées et ses neiges qui n'ont pas de mots pour les définir. Ça va lui manquer.
Je lui demande le nom du fleuve qui coule dans sa ville. La Garonne. Je m'en souvenais plus.

Je me souviens par contre que là-bas, au milieu du pont, c'est au Saint-Laurent que je pensais. Question de redéfinir sa géographie, de tester ses ennuis. Beaucoup d'eau a coulé dessous depuis.

Ce matin je me plais à songer qu'un de ces jours, debout au-dessus de la Garonne, ce passager aura certainement une pensée pour un fleuve qui coule ailleurs.

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7 Comments:

Anonymous L'impatiente said...

Lectrice du bord de la Garonne, je dirai au fleuve votre bon souvenir. Et peut-être je rêverai au St-Laurent, que je ne connais pas.

9/08/2010 6:19 AM  
Blogger modotcom said...

oh c'est beau...

9/08/2010 6:55 AM  
Blogger Nomadesse said...

Tu as une si belle plume.

On ne sait pas le risque qu'on court en sortant de son pays... C'est la meilleure façon de comprendre où est son vrai pays, mais aussi de rapporter un air de nostalgie de ce que nous avons vu ailleurs.

Je les appelle "mes petits fantômes", ces petites parties de moi qui restent ailleurs, pendant que moi, je suis ici.

9/08/2010 8:22 AM  
Blogger Fée des bois said...

Beau texte tout plein de tendresse.
Merci !

9/08/2010 3:54 PM  
Blogger Laluna said...

Ah la nostalgie, les souvenirs imprécis qui remontent, qui nous ont façonnés.
Beau texte.
Je reviendrai ici...

9/10/2010 2:45 PM  
Anonymous Antonas said...

c'est beau! magnifique!

9/12/2010 12:44 AM  
Blogger Claudio Pinto said...

Soupir d'apaisement... votre dernière phrase, on peut la voir en image.

Merci pour ce très beau texte.

9/17/2010 4:45 AM  

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