15.1.13

Shalom


Je suis dans le fond d'une cafétéria miteuse au coin de Broadway et de la 86e en compagnie de Jakob Bronsky qui discute avec Monsieur Selig de la difficulté d'écrire sans un sou en poche. Je suis plongé dans le Manhattan du début des années cinquante avec un rescapé juif allemand. Je suis plongé dans le Fuck America d'Edgar Hilsenrath. Le trafic et les passants autour de moi n'existent plus, le pauvre Bronsky vient de finir un autre chapitre de son roman, le pauvre Bronsky vient de se sauver d'un restaurant par les fenêtres des chiottes, le pauvre Bronsky tente d'échapper à ses souvenirs, le pauvre Bronsky fait le mort dans une montagne de cadavres fraîchement fusillés par des nazis.

Le signal d'un appel me sort des ghettos de Pologne pour me ramener au coin de Saint-Viateur et Saint-Laurent. Je dois me diriger sur De Gaspé où une course m'attend.  Je roule entre deux réalités jusqu'à l'adresse, un édifice qui abrite toutes sortes de petites entreprises et de bureaux. Assis dans les marches du lobby en compagnie de ses deux petits garçons, un grand juif hassidique se lève lentement et sort de l'édifice en tenant ses deux fils de chaque main.

Stupéfait par cet autre hasard de la route, je souris aux deux garçons que je sens tout excités de monter à bord d'un taxi. Je salue le jeune père et suis agréablement surpris qu'il pousse la conversation au-delà de la simple mention de son adresse de destination (quelques coins de rue). Il m'interroge sur l'endroit qu'il vient de quitter. Je lui réponds sans en être sûr que l'édifice était voué autrefois aux manufactures de couture. L'un des garçons qui n'ont d'yeux que pour l'écran du terminal, lui pose une question à laquelle répond l'homme dans ce que je crois être du yiddish.

Dans ces quelques mots échangés, je repense à ce pauvre Bronsky, je repense à ces six millions.

Quand l'homme et ses fils sortent du taxi, je leur souris, leur dis Shalom et retourne au poste retrouver ce pauvre Bronsky.

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5 Comments:

Blogger modotcom said...

ailleurs. et ici. dans ton taxi. merci.

1/15/2013 7:20 AM  
Anonymous Nikko said...

C'est merveilleux! Je suis votre blog depuis près de 3 ans, et je ne me lasse pas de vos pérégrinations nocturnes.
J'ose moi-même écrire mes chroniques de voyage sur un blog : des-routes.blogspot.com
Ce serait un honneur que vous y jetiez un coup d'œil, voire (si cela vous plaît) que vous affichiez le lien sur votre blog.
Merci et continuez à nous balader dans votre univers.

Nikko (France)

1/15/2013 10:36 AM  
Blogger Le dirigeable said...

Toujours inspirant :)
J'adore ton côté contemplatif.
Je peux rester pendant des heures à regarder les gens passer, à les observer.
Sentir leur détermination, leurs angoisses, leurs lassitudes.
La nuit est une belle fabrique à faune hétéroclite.

Comme ma grande amie dit si bien : « Ça prend un rat pour reconnaître une souris »

Merci de partager ces moments précieux. Ces morceaux de vies qui se déroulent lentement dans le tourbillon effréné du quotidien.
C’est bon.

1/17/2013 10:15 PM  
Blogger Chantale Carignan said...

il y a de drôle de hasards littéraires...
J'étais en France et je lisais l'été meurtrier. Puis, je me suis retrouvée dans le même village que l'héroïne. J'ai regardé par dessus mon épaule pour voir si elle ne me suivait pas...
Chantale

1/24/2013 10:31 AM  
Anonymous RAnnieB said...

Que Montréal est belle sous ses multiples visages. Merci PL. Bonne route.

1/31/2013 11:40 AM  

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