5.2.13

Petits baveux


Avant le gros « rush» de la fermeture des bars à 3 heures, beaucoup de taxis convergent dans le Vieux sur la rue Saint-Paul près de la Place Jacques-Cartier. Pour une raison que j'ignore, les clubs qui s'y trouvent ferment une demie-heure plus tôt.

Devant « La Queue Leu-Leu», les taxis font la file indienne. Plus loin, « Les Deux-Pierrot» ouvre tout grand ses portes. À cette heure-ci, les soirs de fin de semaine, y'a toujours des clients qui sortent de ces endroits. Ils sont souvent souls,  ils vont souvent loin et ils sont souvent en bande.

Comme de fait, je n'ai pas à attendre trop longtemps avant de voir trois-quatre jeunes s'avancer vers mon taxi. Un d'eux a le bras levé et m'indique la main grande ouverte qu'ils sont cinq. Je pourrais refuser comme mes confrères devant moi, mais j'ouvre ma fenêtre et demande leur destination.

— On s'en va à Ahuntsic dans le nord de la ville! me dit un grand boutonneux. À ses côtés quatre autres ados grelottent les mains dans leurs poches. On dirait qu'ils attendent d'être choisis pour jouer au hockey-balle dans la rue avec leurs chums.

Comme je n'ai pas à quitter la ville, ça me convient. Je pourrai les déposer rapidement et revenir vers le centre quand les bars se videront.

— Tassez-vous quatre en arrière, le plus gros en avant!

Avec la température qu'il fait et les refus qu'ils viennent d'encaisser, ils ne se font pas prier pour se serrer dans l'Hyundai.

Le temps qu'ils montent, les taxis devant moi se sont mis à avancer et je décolle à mon tour. Je regarde dans mon rétroviseur et demande à ceux qui sont derrière s'ils se connaissent tous. En général ça décoince un peu. Ils n'en demandaient pas tant pour se mettre à raconter leurs niaiseries de la veillée.

— Je l'ai embrassée sur les joues, mais proche des lèvres!

— Un moment donné j'ai renversé ma bière sur un gars en bas du balcon!

— La balle de pool est restée dans la bolle de toilette toute la soirée!

— Mais le pire c'est Alex qui a échappé toute le weed qui restait...

— Quoi! On a pu rien à fumer? On peut pas finir la nuite comme ça!

— Monsieur, savez-vous où on peut trouver de quoi à fumer?

Je ne suis pas très loin du métro Berri où y'a toujours des petits pushers qui traînent  mais comme je n'ai pas vraiment envie de m'éterniser avec cinq passagers à bord, je réponds négativement et continue de rouler.

— Ben moi, il me reste ça. Dis un des gars derrière.

— J'en veux!

— Moi aussi! répètent les trois autres.

Roulant rapidement sur Saint-Denis, je reste concentré sur le trafic, mais je m'interroge sérieusement sur ce que les gars derrière moi sont en train de se mettre dans la bouche. Ces garçons qui n'ont pas encore de barbe au menton, n'ont certainement pas le profil type du consommateur de petites pilules. Je suis rapidement éclairé lorsque le petit boitier arrive dans la main du grand assis à mes côtés. Du tabac à chiquer...

L'ado s'en met, une pincée dans la gueule, et me tend le boitier en me demandant si j'en veux.

— J'essaye d'arrêter lui dis-je en continuant d'avancer.

Je trouve le moment bien mignon jusqu'à ce que je m'arrête à un feu rouge. Les trois fenêtres s'ouvrent alors en même temps et les jeunes crachent leur jus de tabac dehors. C'est d'un chic fou!

Le manège se répète chaque fois que le taxi s'arrête. Je me renfrogne un peu en songeant déjà aux traces de crachats qui se retrouveront sur la carrosserie et j'accélère ce qu'il faut pour brûler les jaunes.

Plus la séquence sans s'arrêter est longue plus la séance de crachat est pathétique. Je regarde les regards ahuris des passagers de la voiture stoppée sur le même feu que le nôtre. Quand il change, je m'assure que les types du milieu de la banquette ont bien éjecté leurs dus penchés sur leurs amis et je repars en m'exclamant :

« J'pensais jamais un jour embarquer un troupeau de lamas! »

Les jeunes l'ont trouvé bien drôle. L'un d'eux s'est même étouffé dans son jus de chique. Lorsque j'ai sorti une napkin de mon manteau, ils m'en ont tous demandé.

— Tenez mes petits baveux!  Leur ai-je dit sur un ton qui ne ne l'était pas.

La course s'est terminée dans la joie et les crachats. À destination, j'ai observé le regard du premier sorti s'orienter vers la portière et la grimace qui en a découlé. Ça avait coulé...

J'ai chialé un peu et tous ont mis la main à la pièce pour m'offrir mon plus gros pourboire de la soirée.

Je les ai laissés et me suis arrêté un peu plus loin pour prendre de la neige et nettoyer les traces de crachats.

Reste zen m'aurait dit le Dalaï...

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7 Comments:

Anonymous Anonyme said...

Cayen-Je reconnais ugo mais pas ses nouveaux amis haha

2/05/2013 9:58 AM  
Anonymous Julie GravelR said...

Ah, t'es un vrai philosophe, Pierre-Léon. Ça fait du bien te lire. C'est plein d'humanité, avec un zeste d'humour.

2/05/2013 10:03 AM  
Anonymous Ben said...

haha crime que tu l'as l'affaire en fait de jeux de mots...:-))

2/10/2013 1:20 AM  
Blogger Fitzsou, l'ange-aérien said...

Tu racontes bien Pierre-Léon. J'aime ce que tu as écrit...

2/21/2013 7:42 AM  
Blogger Le dirigeable said...

Être baveux laisse parfois un goût amer.
Mieux vaut nettoyer ses portières.

C'est là que je trouve la beauté de tes observations, couchées en caractères sur l'écran, ou fixées dans les couleurs chatoyantes d'une photo.
Par ton amour des gens et de la ville, on devine que tu es sans aucun doute, une perle rare.
Attention, tu pourrais bien te réincarner en lama, avec toute la sagesse dont tu fais preuve! ;)

3/01/2013 1:57 PM  
Blogger Jean S. said...

Moi je dis que tu es un bon chauffeur de taxi avant tout.

3/03/2013 10:35 PM  
Blogger crocomickey said...

Ce sont quand même des expériences tripantes et tu sembles en saisir le bon côté. Bravo !

3/28/2013 11:02 AM  

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