La soirée ne fait que commencer et j'attends que la lumière vire au vert au coin de Décarie et Notre-Dame de Grâce quand traverse une mère et trois petits garçons qui me dévisagent sans vergogne. Je leur offre un beau sourire et leur envoie la main. La mère qui porte un sac qui a l'air de peser une tonne en tire un par la main et encourage les deux autres à presser le pas. Passés de l'autre côté elle laisse tomber son sac, me regarde, hésite et lève finalement le bras. Elle ouvre la porte de derrière et les trois gamins ne se font pas prier pour monter à bord. Je sors du taxi pour l'aider à mettre son sac - qui pèse vraiment une tonne- dans le coffre. Elle me dit qu'elle veut aller à la station de métro Villa-Maria qui est à moins d'un kilomètre. Ce n'est pas bien loin mais avec ce sac et les enfants...
Une fois à bord, elle me demande combien ça coûterait d"aller jusqu'au métro Jean-Talon. Comme il y a encore pas mal de circulation je lui dis que ça ira chercher dans les 20- 25 dollars. Elle semble trouver que ça fait beaucoup de sous mais je n'ai pas à lui tordre trop le bras pour la convaincre de faire le reste du parcours à mon bord. Elle me demande toutefois si je peux m'arrêter quelques minutes au métro Plamondon où elle devait rejoindre une amie.
Je n'y vois pas d'objection et on poursuit la course.
Les enfants sont excités. Ils ont l'air content d'être en voiture et ils posent tout plein de questions à leur mère sur ce qu'ils voient, sur les boutons, sur le micro de ma radio. Je sens toute la curiosité qu'ils ont en eux et ça me plait bien de leur expliquer ceci, cela. La mère semble apprécier ce moment de répit et fouillant dans son sac elle en sort des petits sachets de biscuits sec qu'elle file aux gamins. Arrivé à Plamondon je trouve un espace pour me garer et la mère nous dit qu'elle en a pour deux minutes. Le plus petit rechigne un peu mais sa mère est déjà de l'autre côté de la rue.
Voilà donc mon taxi transformé pour un moment en centre de la petite enfance. Ça ne prends pas deux secondes après que la mère soit sortie pour que les mômes se mettent à chahuter. Les deux plus grands semblent vouloir s'en prendre aux biscuits du plus petit qui se met à crier pour protéger son bien.
Je me tourne vers eux et leur dis qu'il faut rester bien sage à l'intérieur d'un taxi. Dans le visage du plus vieux je vois bien qu'il se demande si je suis sérieux ou pas mais ça ramène quand même un peu le calme. Je leur demande comment ils s'appellent, s'ils vont à l'école etc. etc. Je sens bien que ça les gonfle et qu'il faut que je trouve un autre tactique si je ne veux pas que le bordel recommence avant que la mère revienne. De l'autre côté de la rue y'a un édifice et je demande à celui qui est près de la fenêtre combien il peut y compter d'étages.
- Je peux compter jusqu'à cent! Me dit-il fièrement.
- Ce n'est même pas vrai! Répond son grand frère.
- Oui! C'est vrai Justin m'a appris! Et comme pour relever le défi du frangin il commence son énumération. 1 , 2 , 3, 4, 5, ...
Son frère l'écoute attentivement et attends patiemment qu'il se trompe pour pouvoir lui faire savoir. Le plus petit lui profite que les deux autres soient occupés par des trucs de grands pour continuer de bouffer tranquillement ses biscuits secs....16, 17, 18, 19, 20, 20, 20 et ?? Je sens que ça le reste va être ardu et je ne laisse pas la chance au plus vieux de s'acharner sur son frère et continue avec lui de compter lentement. 22, 23, 24, 25....
- Là tu vois à trente on recommence. Et 1, 32, 33, 34...
Le gamin comprend vite le processus et poursuit fièrement chiffre après chiffre. Je le laisse continuer seul en l'aidant à chaque nouvelle dizaine. Le plus grand s'est rabattu dans la fenêtre de derrière et fait des ronds de buée. 43, 44, 45... Le plus petit a fini ses biscuits et se met à jouer avec la poignée de la porte que je verrouille prestement. 55, 56, 57... La mère se fait toujours attendre et mon compteur poursuit également son décompte. 63, 64, 68, 66... Le cadet commence à sangloter, le grand à s'agiter... 70 et un, 70 et 2...
- Non, non là c'est soixante et onze, 12, 13 ...
Le gamin ne semble pas encore tout à fait prêt à ce nouveau concept mathématique. Je demande donc au grand d'aider son frère à se rendre jusqu'à 100. Nous voilà donc les trois à compter ensemble. 85, 86, 87... Le petit se tourne vers nous pour tenter de décoder ce charabia. 92, 93, 94... Du coin de l'oeil je vois enfin la mère revenir accompagnée d'une autre jeune femme. 97, 98, 99... 100 !!
Pendant que sa copine prends place à mes côtés, maman va se rasseoir derrière avec des petits bien content de la revoir. Elle s'excuse pour l'attente et refile d'autres sachets de biscuits aux enfants. Pendant le reste du trajet j'épie la conversation qu'elle a avec son amie. Parfois en anglais, parfois en français, parfois en créole, je comprends qu'elles se sont rencontrées dans un centre de femmes en difficultés. La mère va porter les petits chez sa mère pour pouvoir s'offrir une soirée "off". Je comprends que le père n'a pas assumé et s'est poussé, je comprends tout le courage de cette femme qui doit continuer à avancer et à faire ce qu'elle peut avec peu pour élever ses garçons.
Arrivé au métro Jean-Talon le compteur affiche près de $30. Elle me dit qu'elle n'a pas cet argent, elle me dit aussi que ce n'est pas cette station mais celle sur Jean-Talon au coin d'Iberville... Je réalise que je n'y trouverai pas mon compte mais je la rassure que je vais quand même lui faire la course pour $25.
Parvenu à destination, elle quitte le véhicule avec sa copine et le plus petit pour aller chercher l'argent chez sa mère. Elle demande aux deux plus grands d'attendre qu'elle revienne mais la vieille haïtienne l'attends déjà dans l'entrée du bloc. Je sors du véhicule et en fait le tour pour ouvrir la porte aux gamins qui courent sans se faire prier se jeter dans les jupes de mamie. Je sors ensuite du coffre le sac de la mère qui revient avec mon argent. Elle me remercie de nouveau et je lui dit que je comprenais sa situation et j'ajoute que ses garçons sont très gentils et très bien élevés. Le sourire de fierté qu'elle m'offre alors vaut beaucoup plus que mon manque à gagner.
On s'est salué et j'ai poursuivi ma nuit en pensant au courage de cette femme et à la chance de ses enfants de pouvoir compter sur elle.